« La transition énergétique doit aussi être sociale et démocratique » Entretien avec Flávia Mendes de Almeida Collaço, chercheuse à l’Université de São Paulo

Comment développer massivement les énergies renouvelables tout en veillant à leurs impacts sociaux et environnementaux ? Et quelle place donner aux citoyens dans cette transition ? Invitée à Liège en mai dernier dans le cadre du séminaire « Socializing Renewable Energy Transitions », organisé par l’Université de Liège, Flávia Mendes de Almeida Collaço, chercheuse à l’Université de São Paulo (USP), est venue confronter l’expérience brésilienne aux modèles européens de communautés et de coopératives énergétiques.

Émissions Zéro l’a rencontrée à cette occasion. Un échange particulièrement éclairant : avec une électricité déjà produite très majoritairement à partir de sources renouvelables, le Brésil montre qu’un mix électrique très renouvelable ne suffit pas à garantir une transition juste. La propriété des infrastructures, leur gouvernance, le partage de la valeur créée et l’implication des citoyens sont tout aussi déterminants.

Émissions Zéro : Le Brésil est souvent présenté comme un pays particulièrement avancé en matière d’énergies renouvelables. À quoi ressemble son système énergétique ?

Flávia Mendes de Almeida Collaço :
Le Brésil dispose d’un immense réseau électrique interconnecté couvrant la très grande majorité de la population. Historiquement, notre système électrique s’est largement construit autour de l’hydroélectricité.

Aujourd’hui, environ la moitié de notre approvisionnement énergétique total provient de sources renouvelables. Si l’on regarde uniquement l’électricité, nous dépassons les 90 % de production renouvelable, grâce principalement à l’hydroélectricité, mais aussi au développement très important de l’éolien et du solaire.

Nous conservons cependant des centrales thermiques, notamment au gaz naturel, mais aussi d’autres sources fossiles. Après une importante crise hydraulique au début des années 2000, le pays a voulu disposer de moyens de production capables de sécuriser l’approvisionnement lorsque l’eau manque.

Nous avons donc déjà un système électrique extrêmement renouvelable. Mais cela ne signifie pas pour autant que notre transition énergétique soit achevée.

Vous utilisez une expression assez frappante : le Brésil connaîtrait davantage une « addition énergétique » qu’une véritable « transition ». Pourquoi ?

Parce que nous ajoutons constamment de nouvelles capacités de production et de nouvelles sources d’énergie, mais sans nécessairement remplacer les énergies fossiles existantes.

Lorsque l’on regarde notre consommation globale d’énergie, le pétrole reste extrêmement important, en particulier dans les transports et l’industrie.

Pour moi, une véritable transition signifie que l’on substitue progressivement un système à un autre. Or, ce que nous observons aujourd’hui ressemble davantage à une addition : nous développons l’éolien et le solaire tout en continuant à utiliser beaucoup de pétrole et d’autres énergies.

Et lorsqu’un surplus de production électrique apparaît, la réponse envisagée est souvent de créer de nouvelles consommations : centres de données, hydrogène, dessalement ou autres industries très énergivores. Cela pose une question fondamentale : faut-il toujours chercher à consommer davantage simplement parce que nous sommes capables de produire davantage ?

Le développement très rapide de l’éolien et du photovoltaïque pose également de nouveaux défis au réseau brésilien ?

Oui. Nous connaissons notamment le phénomène bien connu de la « courbe du canard ».

La production solaire devient très importante au milieu de la journée, lorsque le soleil est au maximum. Elle réduit alors fortement le besoin de recourir aux autres moyens de production. Mais lorsque le soleil disparaît en fin de journée, il faut augmenter très rapidement la production d’autres sources.

Au Brésil, cette flexibilité est notamment apportée par les grandes centrales hydroélectriques avec barrages, mais également par les centrales thermiques et il faut transporter énormément d’électricité sur de très grandes distances pour assurer cet équilibre sur l’ensemble du territoire (n.d.l.r. : 280 fois plus grand que la Belgique). Cela nécessite des investissements très importants dans les réseaux de transport et de distribution.

Un autre sujet au cœur de vos recherches concerne la propriété des infrastructures renouvelables. Pourquoi est-ce important ?

Parce qu’une grande partie des infrastructures renouvelables développées au Brésil appartient à des capitaux étrangers.

C’est particulièrement visible dans le secteur éolien du Nord-Est, où des entreprises françaises, italiennes, espagnoles ou norvégiennes, notamment, occupent une place importante.

Au Brésil, le développement éolien est très important dans certaines régions où existent des communautés traditionnelles et des populations qui ne disposent pas toujours de titres formels de propriété sur leurs terres. Lorsqu’une grande entreprise arrive face à ces habitants, il existe une asymétrie considérable en matière de moyens financiers, d’expertise et de capacité juridique. Des accords peuvent alors être conclus dans des conditions très défavorables aux populations locales.

Nous avons vu des conflits très importants autour de certains projets, y compris concernant des communautés de pêcheurs sur le littoral.

Il existe également des enjeux liés à la biodiversité. Une partie importante du développement de l’éolien et du solaire se déroule dans des écosystèmes particulièrement spécifiques et fragiles, comme la Caatinga.

La transition énergétique doit donc intégrer ces dimensions sociales et environnementales. Construire une infrastructure renouvelable ne suffit pas pour pouvoir dire qu’un projet est durable.

Que retirez-vous comme enseignements de votre passage en Belgique ?

Plusieurs éléments.

D’abord au niveau du cadre, les procédures peuvent être longues et les contraintes importantes en Belgique, notamment concernant le bruit, les ombres portées ou la protection de la biodiversité. Cela rend évidemment les projets plus difficiles à développer, mais ces règles existent aussi pour protéger les populations et les territoires.

Ensuite la gouvernance. Avec les coopératives actives ici, les populations locales ne doivent pas uniquement supporter les conséquences du développement énergétique : elles peuvent aussi pouvoir bénéficier de ses retombées plutôt qu’uniquement à de grandes entreprises.

J’ai aussi découvert ici le modèle dans lequel les coopératives produisent de l’électricité et la rendent accessible aux citoyens via le fournisseur — Cociter. C’est particulièrement intéressant, car cela permet en quelque sorte de fermer la boucle entre citoyens producteurs et consommateurs. Je pense que c’est un modèle qui pourrait inspirer d’autres régions du monde.

Et au Brésil ?

Notre réglementation est différente. Au Brésil, les coopératives énergétiques existantes concernent principalement la production photovoltaïque. Elles permettent à plusieurs personnes ou entreprises de partager une installation et de bénéficier ensuite d’une réduction sur leur facture d’électricité. C’est intéressant économiquement mais le système se développe surtout localement et sur la base de cet avantage financier. La dimension de propriété citoyenne, de gouvernance démocratique et de projet territorial est beaucoup moins développée.

Qu’est-ce qu’une transition énergétique idéale à vos yeux ?

Une transition énergétique juste ne consiste pas uniquement à remplacer une technologie par une autre.

Il faut évidemment décarboner notre production et développer les renouvelables. Mais il faut en même temps se demander qui prend les décisions, qui possède les infrastructures, qui reçoit les bénéfices économiques et qui supporte les impacts.

Il faut associer davantage les connaissances et les besoins des populations et des territoires à la planification énergétique.

Si nous développons massivement les renouvelables sans nous poser ces questions, nous risquons simplement de reproduire avec de nouvelles technologies les mêmes inégalités que dans l’ancien système énergétique.

C’est pour cela que les dimensions sociale et environnementale doivent avancer ensemble. Et c’est aussi ce qui rend particulièrement intéressantes les expériences de participation citoyenne que je suis venue observer ici.

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